Le métier de soldat " ce brigand de métier "

 

Le métier de soldat « ce brigand de métier »

 

 

Sur une carte en franchise, Alfred se déclare « homme de corvée »

 

 

 Les factions et les missions

 

Homme de corvée, Alfred pourrait sembler à l’abri des tirs d’obus et des dangers des tranchées. Effectivement, il est très souvent occupé à des missions en ligne arrière. Dès février 1915, nous conservons le témoignage de ses corvées de vivres à Lunéville. citer

 

Le transport de matériel

Au cours de l’été 1916, Alfred est occupé aux transports de matériel et bien sûr des munitions :

« Hier soir, comme travaux, ce ne fut pas trop dur, nous avions juste un voyage à faire aussi nous rentrions vers 10 h » (le 12 août 1916)

« Hier soir, nous avons continué notre même travail de transport de matériaux mais au lieu de 2 voyages comme avant-hier, nous en avons fait 4 et encore, nous avons eu la pluie pour le dernier. Nous avons rentré à 1h du matin. » (le 14 août 1916) Suit alors l’histoire des bourriquots qui est évoquée au chapitre suivant sur les journaux et la guerre.

« Hier soir, nous avons encore fait les bourriquots et ce soir, on recommencera, on ne s’aperçoit pas que c’est le 15 août. » (le 15 août 1916)

« Le jour on se repose et la nuit on transporte le matériel ou les munitions ; hier, nous avons porté des munitions, grenades ou fusées, d’autres portent des torpilles (…) elles pèsent 43 kg chacune, c’est assez lourd pour un homme surtout qu’ils les ont portées assez loin dans Vauquois*. » (le 16 août 1916)

Vauquois* (55) :

«  Hier, nous avons eu la pluie un peu avant de sortir, il faisait très mauvais pour marcher dans ces mauvais chemins. Nous avons fait 3 voyages ; le dernier, on était fatigué, il est vrai qu’on est guère fort, nous avons rentré à 1 h du matin, on porte des planches et des sacs à terre, ces sacs sont un petit peu plus petits que les sacs à plâtre. Pour ma corvée nous en avions un mil à porter, une autre en avait 2 mille ; si vous voyiez ce qu’on use du matériel, on dit que c’est la guerre d’usure mais je le crois. Ces sacs sont remplis de la terre qui se pioche dans les sapes et alors on les empile les uns sur les autres pour faire des murs. Si vous voyiez quel tas de sacs également, pensez un peu qu’on fait sauter des mines chargées à 80 000 kg de poudre. Jugez du dégât que ça peut faire. » ( le 18 août 1916)

« Ce soir, on va recommencer le même travail, hier soir nous pensions être quitte vers les 10 h ½ et alors que nous rentrions, on est revenu nous chercher pour faire une autre corvée qui avait été oubliée, nous avons fait encore 2 voyages qui nous ont fait rentrer vers 1 h ½ assez fatigués, on y retournait pas de bon  cœur, nous étions 14 à cette corvée, j’espère que ce soir, on nous en tiendra compte. »  ( le 20 août 1916)

citer le 23 août

 

« Le fantassin est bon pour tout et bon à rien. »

« Nous sommes descendus au repos et comme repos, hier, nous avons commencé par aller faire une bonne corvée, décharger un train d’obus, nous en avions une bonne affaire à décharger, tellement bien que nous sommes rentrés vers 9 h du soir, bien fatigués, c’est ignoble comme nous sommes traités, le fantassin est bon pour tout et bon à rien. » (le 7 mars 1917)

 

 

 

La guerre de position

 

 

Retranchements allemands dans les jardins, face à Saint-Léopold près de Lunéville

(carte expédiée le 16 février 1915)

 

 

 

Message très succinct au dos : « Le 21 novembre 1916 Guillaume »

 

 

 

 

 

 

Les attaques

 

L’affaire de l’Hartmanswillerkopf dans les Vosges (pas de nouvelles de Georges Bouveret)  Lettre de Marguerite du 16 janvier 1916 : 

 

 

Au hasard des lettres surgit un lieu, l’évocation d’un fait d’armes qui surprend dans les échanges entre les 2 frères et sœurs ; dans les manuels, il n’est pas question de cette contre attaque puis nouvelle chance, dans le monceau de journaux conservés avec la correspondance, voilà le Petit Parisien qui donne les précisions sur la date : Internet permettant de situer le mémorial édifié sur ce sommet des Vosges.

 
Image Internet saratov.online

 

 

Nouvelles officielles extraites du Petit Parisien du 18 octobre 1915

 

Lette de Marguerite du 20 août 1916 : « Comme tu dois être fatigué de transporter des bois ou des munitions toutes les nuits mais la fatigue ne serait encore rien si tu n’étais pas exposé, je crois que tu es encore mieux en 2e ligne car lorsque tu vas passer en 1ière il y a comme tu dis les grenades et les torpilles et à ce que j’ai entendu dire on n’a pas beaucoup de temps pour se garer un peu ; enfin tout ça c’est la guerre. »

Après un deuxième voyage de transport de munitions, effectivement le lendemain, Alfred assiste au lancement d’une torpille* : « que les boches envoyaient sur nos lignes, je n’en avais jamais vu partir comme cela, ça ressemblait en tout point à une fusée éclairante* comme vous pourriez supposer les fusées qui s’envoient au 14 juillet, nous étions une bande et croyions bien que c’était une fusée mais elle éclata beaucoup plus haut, on aurait cru qu’elle était dans les étoiles, elle s’éleva un peu en biais puis arrivé à sa hauteur décrivit une trajectoire presque horizontale pour redescendre ensuite très vite presque verticalement ; c’était un morceau qui pesait sûrement au moins 100 kg alors jugez un peu lorsque pareil bloc de cette hauteur sur un ouvrage, faut-il qu’il soit solide. Le guetteur qui surveille bien peut arriver à les éviter car ça ne monte pas très vite et on peut voir à peu près leur destination (…) Vous aurez dû voir sur le communiqué qui a paru aujourd’hui l’explosion d’une mine que nous avons fait sauter à Vauquois* et dont je vous parlais sur ma lettre d’hier. » (le 21 août 1916) « elle n’était pas énorme, 11 000 kg de poudre mais ça a produit une forte explosion quand même ; quoique pas très éloigné, nous n’avons rien entendu mais avons ressenti une forte secousse qui nous a déplacés et ramenés trois ou quatre fois comme si le terrain glissait. » (le 20 août 1916)

Torpille* : dans l'argot de Poilus, le terme "torpille" désigne un projectile d'artillerie de tranchée. Synonyme : crapouillot.

Crapouillot  Ce terme qui signifie littéralement "petit crapaud" désigne dans le vocabulaire des Poilus l'ensemble des mortiers de tranchée et, par extension, l'ensemble de leurs projectiles, quels qu'en soient le calibre ou la nationalité. Si l'on s'en tient à un sens strictement technique, le crapouillot désigne le mortier à bombe ronde de la Monarchie de Juillet, réutilisé faute de mieux pendant l'hiver 1914-15. Par extension, il s'applique également à tous les mortiers de tranchée français, ainsi qu'à leurs servants. Les mortiers allemands sont dénommés Minenwerfer

Crapouillotage En argot de poilu, le mot "crapouillotage" désigne un bombardement par crapouillots et autres armes de tranchées à tir courbe.

 

fusée éclairante*

Vauquois*

 

Les dégâts

 

« J’ai suivi la sape où nous sommes, j’ai compté 225 pas et elle se continue, un pays que je ne vous nomme pas mais que vous devez connaître qui se trouve à environ 500 m de nous a descendu de 22 m à la suite d’avoir été miné, il n’est plus possible d’y rencontrer la moindre trace qu’il y ait des maisons, les pierres ne sont pas plus grosses comme le poing, me dit Ernest Chevillot* et c’est là que se trouve Chauvirey*. » ( le 12 août 1916)

Ernest Chevillot*

Chauvirey*

« Ce sera quelque chose de curieux à visiter » 

« Si vous voyiez ce travail, c’est indescriptible, plus rien debout mais alors en dessous c’est autre chose, ici ce n’est plus du tout une guerre comme celle de notre ancien Bois des Haies*. Après la guerre ce sera quelque chose de curieux à visiter. » ( le 13 août 1916)

Bois des Haies*

 

sur une écorce, souvenir du Bois des Haies

 

Les cimetières

Lettre d’Alfred du 21 août 1916 : « Je vais vous quitter, c’est au milieu d’un cimetière où sont enterrés beaucoup de soldats français qui ont sans doute tombé lors des attaques qui nous ont rendus maîtres de ces importantes positions, adossé contre un pommier qui abrite beaucoup de croix que je vous écris cette lettre.

Des cimetières, il y en a dans tous les coins et combien en faudra t’il encore ! »

  

 



Ambulance 10/7

Le 1ier novembre 1916

« Actuellement de cette église il ne reste rien, à  peine un bout de mur qui fait voir la forme d’une fenêtre ; c’est par cela que je remarquai que ça devait être une église. Un jet de la fontaine coule encore, l’auge est percée mais la croix reste toujours debout ; c’est à peu près tout ce qui reste de ce pays à part quelques pans de murs, ma section* resta 7 jours cantonnées en face cette fontaine qu’on ne peut approcher de jour car on est vu et bombardé souvent. »

section* : voir page 26

 
 

 

 

 

 

Alfred frôle parfois la catastrophe.

Lettre d’Alfred du 18 mars 1917 : « je crois que nous voici à peu près hors de danger quoique nous ne soyons pas encore excessivement loin. Nous pouvons dire que nous sommes sortis d’un coin où se fut terrible. Verdun qui fut dur ne peut pas rivaliser, la journée du 12, jour que le régiment enfonça les boches, fut particulièrement dure et sanglante, les tranchées sont toutes comblées, les abris presque tous enfoncés ; ensuite, pour continuer la séance, ce fut les obus asphyxiants, c’est une souffrance que de passer par là et dire que 3 nuits consécutives, ils nous en ont envoyé sans compter quand ils en envoyaient de jour. Je fus pris une nuit que je portais un pli, par ces gaz, je dus faire ma course avec le masque, j’ai roulé dans la boue bien souvent car je n’y voyais rien. Enfin, maintenant, on commence à oublier. Et cette fois encore, nous dirons n’importe où on nous enverra, ce ne sera pas pis. »

La famille a de quoi s’inquiéter. D’ailleurs, cette situation est justement écrite au dos d’une lettre de Marguerite qui a entendu les communiqués et qui sait que « ce secteur est loin d’être tranquille ».

 

 

« Le 24 avril 1916.

Bonjour à tous.

Guillaume. »

 

L’attaque de Maisons-de-Champagne en juin 1917

 

Lettre d’Alfred le 11 juin 1917 sans préambule :  « Ce matin l’on fit distribuer à tous ceux qui ont participé à l’attaque de Maisons-de-Champagne* un numéro spécial de l’Echo des Marmites consacré uniquement à cette affaire, je vous l’envoie, vous le lirez et le conserverez. » ???

Maisons-de-Champagne* en fait Maisons-en-Champagne (51) :

 

Ne pas attaquer l’honneur de son régiment !

 

Un courrier non conservé de Marguerite a du faire état des critiques à l’égard du régiment où Alfred est enrôlé. Celui-ci réagit immédiatement et avec véhémence. La réponse contient deux cartes de correspondance datée du 28 juillet 1916 : « Je suis un peu étonné des qualités que l’on donne à notre régiment. Il a fait ce que tous ceux qui vont à Verdun et comme tous les régiments il y a toujours quelques exceptions mais alors s’il en est ainsi de ce que l’on raconte : pourquoi la majeure partie de ceux qui sont revenus sont l’objet de telles citations voire même jusqu’à l’armée : il est même question qu’une Cie* la 22e sera citée entièrement, grâce à elle, un bataillon* d’un régiment* qui forme brigade* avec nous fut délivré, il allait être fait prisonnier, le colonel même de ce rég. était déjà prisonnier et il fut délivré. Maintenant d’après une femme à qui j’ai eu l’avantage de parler à Haudainville* (et ils ne sont pas communs les civils par là car il reste le garde-champêtre et sa femme, le curé et 2 hommes qui travaillent au canal) jamais depuis le début de la campagne contre Verdun, elle n’a entendu pareil bombardement que celui qui s’est fait entendre quand notre régt y était, d’autres régts  qui y étaient quand nous ont eu des pertes encore plus sérieuses que nous : quoiqu’elles soient déjà élevées et n’ont pas resté comme notre régt 10 jours en 1ière ligne. Maintenant pour en finir j’ajouterai que ceux qui nous critiquent viennent à notre place, nous irons à la leur. Nous pouvons toujours dire que partout où notre Régt a passé, il a non seulement maintenu ses positions mais il les a souvent rendues imprenables et si chacun en avait fait autant, les boches ne seraient pas venus où ils sont venus ; maintenant il est inexact que 75 et chasseurs ??? aient tiré sur notre régt, d’ailleurs les chasseurs étaient au repos dans le pays où j’étais et croyez-vous que lorsque des milliers d’obus vous tombent tout autour qu’il fait bien bon avancer sans compter les fusils et les mitrailleuses ? Je pense qu’en voilà assez sur ce sujet, si le régt s’était sauvé, il n’aurait pas eu de prisonniers et encore ce qui est pis il n’en aurait pas fait et j’en ai ???bon ??? de ceux qu’il a fait. »

Dans l’Historique sommaire du 221e Régiment d’Infanterie au cours de la guerre 1914-1918, il n’est pas question de cette citation ni du rôle prépondérant de la 22e compagnie mais cela correspond effectivement à une riposte difficile d’une attaque allemande devant Verdun où la bravoure du capitaine Belon est effectivement reconnue.

Haudainville* (55)

 

Compagnie*

Bataillon*

Brigade*

Régiment*

Section*

 

 

 

Cette citation est jointe à un courrier écrit le 23 août 1916, c’est dire la hargne avec laquelle il défend l’honneur de son régiment et la rancœur contre ceux qui s’en prennent à sa réputation : « Je vous joins la copie de la citation de ma compagnie. Ceux qui blaguent n’en ont probablement pas autant et il y en a encore d’autres au Régt qui en ont aussi. » Plusieurs courriers au mois d’août ramènent le sujet sur la table.

Lettre de Marguerite du 1ier août 1916 : « Nous avons reçu ce matin tes cartes du 27 et 28 juillet, c’est tant mieux que tout ce que l’on racontait sur le 221e soit faux, tu n’as sans doute pas été content, comme nous d’ailleurs mais j’ai tenu à te le demander car on ne le faisait que de le répéter. »

Lettre d’Alfred du 3 août 1916 : « Sur ma carte d’aujourd’hui, je vous dis que le frère à Mme Flavenot fut fait prisonnier le 11 juillet, jour où je crois que Henri P.* est disparu ; les pertes de ce régt furent encore bien supérieures à celles du 221e, ce regt le 168 eut 2 bataillons sur 3 de prisonniers et comme officier à un bataillon, il est rentré juste un ancien adjudant de ma Cie qui était alors Ss Lieutenant ; le régt qui faisait brigade avec lui le 167 eut à peu près les mêmes pertes, on aurait de quoi dire qu’ils n’ont pas fait leurs devoirs. »

Henri P.* : Henri Perchet de Fouvent-le-Bas

Lettre d’Alfred du 20 août 1916 : « Comme on devait tous rester à l’intérieur des sapes, Charles Roussel était venu dans la mienne qui est très solide, il m’a parlé un peu du pays, il m’a dit notamment que les bruits circulaient toujours, que le 221e n’avait pas fait son devoir encore une fois je voudrais bien voir à l’œuvre ceux qui tiennent pareil langage, il paraîtrait que Charles Japiot* en aurait beaucoup raconté ; à ces propos nous pouvons répondre qu’il faudrait une sacrée bande de conducteurs comme lui qui les plus près qu’ils vont est à au moins 5 ou 6 km des lignes pour arrêter les boches. En tous cas s’il en est quelques uns qui ont  peut-être flanché, beaucoup d’autres ont bien fait leur devoir, il en est quelques uns comme celui qui couche à côté de moi qui avec 4 ou 5 camarades ont descendu au moins 50 boches qui approchaient pour les cerner, je copierai la citation qui est attribuée à ma Cie et je vous l’enverrai.  J’ai vu ce matin à la soupe Emma Lamblot* qui m’a raconté les mêmes histoires. »

Charles Japiot* de Fouvent-le-Bas : ancien propriétaire de la maison que Jean et Marcelle Gauthier ont achetée.

Emma Lamblot* : cantonnier à Fouvent-le-Haut

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